L'Opéra Garnier : le projet de l'architecte 1881

Histoire d'un restaurant à l'Opéra Garnier : 
I -  Le restaurant selon Charles Garnier
La Rotonde du Glacier
Le premier restaurant et le projet de l’architecte 1881
        


L’architecte, il ne faut jamais l’oublier, n’a jamais pu voir l’achèvement de son œuvre, ce qui est le lot de la plupart des grandes entreprises d’architecture.

Il conçoit progressivement un théâtre dont les deux domaines -la scène et ses coulisses, d’une part, les salles et salons réservés au public- s’équilibrent.

Les modèles des accès et des espaces de promenade et réunion, ne sont pas seulement inspirés des théâtres et des palais européens, mais aussi les besoins d’une société de spectateurs, étudiée à partir des usages anciens et contemporains ainsi que des conceptions « populaires ».

Le nouvel Opéra prend place au cœur du Boulevard dont le symbole est le Café où lions et lionnes s’adonnent aux plaisirs.

Par ailleurs, les loges représentent une extension de l’hôtel ou de l’appartement parisien.


On sait que les longs changements de décors de plus en plus lourds depuis les années 1820, ont allongé démesurément les entr’actes.

Les foyers sont dès le départ conçus pour faire se rencontrer les spectateurs
sans la hiérarchie imposée par la salle. De fait, le mélange restera théorique, les abonnés se mêlant assez peu et ayant leurs soirées (trois, puis quatre, lundi, mercredi, vendredi, puis samedi).


Du fumoir au glacier


La disparition de l’Empire permet à l’architecte de faire évoluer la fonction des galeries latérales.

L’actuelle galerie du Musée est l’héritière, comme on sait, de la volonté du bibliothécaire-archiviste de Charles Garnier, Charles Nuitter, qui obtiendra d’y transférer les livres et documents auxquels l’architecte avait réservé la salle située au dessus de la rotonde du glacier.

Il s’agit à l’origine du foyer impérial que Charles Garnier souhaite consacrer au fumoir, alors qu’il compte établir la restauration du côté du glacier.

Rappelons ce qu’il écrit au chapitre Du glacier de son ouvrage Le Nouvel Opéra (1878-1881) :

«  Il se peut, au surplus, qu’avant que je n’aie terminé mon second volume l’administration m’ai mis à même de compléter la décoration entière du glacier, du restaurant et du fumoir… ».

Sous le même titre, Charles Nuitter publie l’année même de l’ouverture, soit en 1875, ce que l’on pourrait appeler le projet définitif de Charles Garnier.
Le chapitre Fumoir et Glacier Restaurant est très instructif. On découvre là le premier emplacement envisagé pour le restaurant, soit le Rotonde du Glacier. Nous connaissons la décoration datée 1878 de la Galerie du Glacier et l’ensemble, inauguré en 1889, de la Rotonde du Glacier. Charles Nuitter nous décrit :

« la rotonde du restaurant, avec ses tapisseries et ses émaux, et le promenoir (la Galerie du Glacier) élégant ayant dans toute sa longueur un buffet chargé de fruits, de fleurs et de plateaux contenant les rafraîchissements les plus variés… »

Ajoutant après avoir décrit les deux salons antichambres du soleil et de la lune (par la suite inversés) menant au fumoir et au restaurant, il ajoute concernant ce qu’on appelle aujourd’hui les flux :

« Il y aurait enfin à indiquer la grande circulation que ces pièces ajoutent aux foyers et couloirs, et à reconnaître l’heureuse disposition de ces galeries vastes et presque somptueuses. »

La conclusion de Charles Nuitter est très intéressante car elle permet de voir que le temps est long jusqu’à la réalisation de l’idée de Charles Garnier et que le provisoire dure malgré l’évidence et la nécessité.

« Malheureusement cette description doit être suspendue. L’argent ayant manqué pour achever complètement l’Opéra, il a fallu ajourner ces utiles dépendances, que de petits réduits provisoires fermés par des tentures remplacent pour le moment. Nous ne pouvons donc que signaler l’importance de ces salles non livrées au public et émettre le vœu qu’un nouveau sacrifice soit encore fait pour que le fumoir et le glacier soient bientôt achevés et ouverts aux spectateurs ? Ce vœu du reste, doit être celui de tout le monde, et il est probable que l’on se déterminera incessamment à voter les crédits nécessaires. Le travail pourrait être fait en une année au plus : les études sont prêtes, les artistes choisis, il ne manque plus que la décision de la Chambre. »

L’usage allait donner raison à Charles Garnier dans cet Opéra de la Troisième République où l’on va manger et boire de toutes les manières possibles.


Les abonnés


En 1888, sur 2208 places, 815 sont réservées aux abonnements. Les titulaires des loges, renouvellent à peu près tous leurs abonnements d’année en année. Les loges sont meublées par leurs soins, particulièrement le petit salon attenant.

Ainsi que le signale Michel Sarrazin dans Opéra de Paris (éditions Alain Moreau), le souper est servi dans les loges y compris pendant le spectacle (le lustre central ne sera éteint pendant les représentations qu’en 1937 !).

Il ne faut pas s’étonner que le bruit des couverts et des conversations ait concurrencé le spectacle. On venait moins pour voir que pour être vu... et moins pour écouter que pour s’écouter.

Qui servait le souper, pour l’heure nous l’ignorons : venu de l’extérieur, nous ne le pensons pas. Qui gérait le buffet restaurant ? Nous espérons mener cette recherche avec succès.

La thèse de Frédérique Patureau, Le Palais Garnier et la Société Parisienne, publiée en 1991, nous donne un tableau précis de la société des abonnés qui nous montre à quel point Charles Garnier a justement répondu aux pratiques.

« Les abonnés viennent à l’opéra pour y assister à un spectacle prestigieux mais tout autant pour y retrouver des amis, bavarder agréablement, profiter des longs entractes pour dîner au buffet ou rencontrer au foyer de la danse des personnalités connues. »

Le buffet occupe désormais, comme envisagé par Charles Garnier, la Galerie du Glacier et bientôt la Rotonde. Il est clair qu’il n’est pas seulement servi apéritifs et sorbets. On doit se rappeler que l’époque est gourmande et que le spectacle est inséparable du repas du style de ceux qu’on connaît à l’époque dans le Grand Hôtel voisin.

Quant au fumoir, le privilège du fumoir des abonnés est tel que, lorsque le grand directeur que fut Jacques Rouché change l’accès au Foyer de la Danse, il écrit en 1928 dans une Lettre aux abonnés :

« Je vous serais reconnaissant de vouloir bien utiliser ce chemin. Vous trouverez avantage à circuler entre la salle et le Foyer, en continuant sans gêne et sans risque les propos commencés, que vous pourrez, s’il vous est agréable achever sans un petit salon que j’espère convertir en fumoir. »

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